

5, Rue du
Chroniques littéraires & photographiques

Chroniques littéraires & photographiques

Quelque chose d’un frémissement. Un arbre déploie ses racines sur un rocher. Image tremblée, à peine floue, noir et blanc vaporeux. En vis-à-vis, un visage jeune, image couleur, cheveux rasés, un moine peut-être.
Temps immobile, une femme a posé ses mains sur les joues d’un homme : un baiser à venir ?
Martin Bogren a marché sur le Kumano Kodo, un long chemin semé de temples et d’ours, de magie et de montagne.
C’est au Japon que le photographe suédois a commencé la photographie, nous explique-t-il. C’est au Japon qu’il a cherché une autre manière d’expression. Loin de l’agitation tokyoïte, du bruit et des lumières clinquantes de la ville, il a choisi de suivre ce chemin, aussi bien terrestre que spirituel, avant de revenir photographier.

Les éditions lamaindonne nous offrent, avec Kodo, un très bel ouvrage. Il y a d’abord l’objet. Reliure à la suisse, papiers déclinés dont certains rappellent le papier japonais qu’affectionne l’artiste dans ses expositions, couverture embossée de kanji.
Puis, les images d’une infinie délicatesse.
Le fond et la forme se tiennent et rappellent ce que Martin Bogren a vécu : une marche éprouvante sur des terrains escarpés, l’acmé d’un sentiment de plénitude intérieure.
Fatigue et joie.
Les images en témoignent. Oscillant de la couleur au noir et blanc, elles portent toutes la même fluidité aérienne. Des tons légers où les contrastes, s’ils ne sont pas absents, sont assourdis, presque une sorte de brume de l’esprit rappelant la quiétude intérieure.
Le visage en gros plan d’un nourrisson endormi, un policier au regard songeur et curieux, des femmes jeunes et plus âgées, des lieux aux arbres séculaires ; quelques animaux traversent les pages, des singes, des dauphins, des cerfs, un oiseau.
Tout est là.

Tout se tient ici au creux du monde, là où il ne reste que soi, son souffle, la fatigue, la mémoire des pas effectués.
La joie ?
La joie et la simplicité retrouvées, éprouvées par ces jours de pèlerinage.
Kodo n’appelle pas un bonheur effervescent et volubile ; au contraire, il s’agit d’un sentiment intérieur silencieux et doux qui invite à s’arrêter.
Ils sont nombreux, les visages endormis. Comme si, après les affres d’un quotidien trop urgent, les klaxons de la ville, ses grondements et éclats, il fallait enfin quitter pour éprouver le repos.
Nous suivons l’auteur, pas à pas, d’espace en espace. Le train nous éloigne des centres urbains. Errance. Sans trop savoir où nous allons, sans objectif précis, sans attente.
Juste être présent, pour une fois, à ce qui est.
Et c’est là. Juste là devant nous.

Sous-bois clairs, fleurs épanouies, cascade. Les photographies nous emportent vers autre chose, un domaine sans âge où nos repères sont abolis, où il y a de la magie – une magie douce et blanche, une magie de la torpeur.
Kodo.
Quelques lettres et pourtant un désir immense, une rencontre bouleversante.
Qui sait si nous n’irons pas, nous aussi, sur ce chemin ? Après tout, nos quotidiens ne sont pas plus calmes que ne le furent ceux de Martin Bogren.
Qui sait si nous n’emporterons pas nos angoisses, nos confusions, et si nous ne les abandonnerons pas à chaque foulée ?
Personne.
Dans le halo brumeux, un rocher se dresse. La mer ou la lumière le baignent. Une femme, très belle, dort.
Nos vies sont des royaumes à protéger.
44€
